Interview / Reportage

Une place financière au service de l’économie parallèle

Marché noir de la devise

Le marché noir de la devise en Algérie semble avoir encore de beaux jours devant lui, même s’il y a des prémices qui font qu’il est en train de régresser. Une petite virée au square Port-Saïd à Alger-Centre, la véritable place financière nationale, la « Bourse de la monnaie » par excellence comme l’appelle le quidam, en dépit de son caractère illégal, est très animé, en ce mercredi 03 février. Une journée ensoleillée et propice à l’activité des cambistes, nombreux à héler les automobilistes et les passants, en agitant de grosses liasses de billets de banque.

Ces derniers ne sont pas du tout discrets mais restent méfiants quand quelqu’un s’approche d’eux ou tente d’engager une discussion ou pose des questions sur leur travail. Rares sont  ceux qui se prêtent au jeu des questions-réponses. Tout ce qui les intéresse, c’est de  conclure leurs « transactions » fructifier leur business et gagner au change.

En cette journée, le dinar n’a pas vraiment bougé,par rapport aux derniers jours. Sa valeur stagne à l’achat et en hausse à la vente face à l’euro et au dollar, principales monnaies qui connaissent une forte demande. Ainsi, il s’échangeait, 20800  pour 100 euros et 17.000 pour 100 dollars américains à l’achat.

Selon un cambiste que nous avons accosté, «l’euro a connu une flambée l’année dernière à cause de la pandémie et il risque de grimper encore si les frontières ne sont pas ouvertes. Effectivement, l’activité aérienne tout comme celle de l’économie, en arrêt a fait en sorte que les devises fortes sont en diminution et de ce fait, cela risque de créer un dysfonctionnement s’agissant de l’offre et la demande ».

Cependant, avec l’amorce des campagnes de vaccination contre la Covid-19, l’allégement, voire la levée des mesures de confinement et la reprise des activités économiques et commerciales, qui vont favoriser le retour graduel à la vie normale et surtout l’ouverture prochaine des frontières, amortiront les effets du déséquilibre actuel.

L’expert-financier et directeur général du cabinet RMGC Advice& Solution, Souhil Meddah, que nous avons contacté, nous a indiqué que «le marché informel est un marché régulier car il répond aux critères de régularité. Il est alimenté par des ressources tolérées comme les pensions de retraite, l’argent des émigrés etc. Il demeure compétitif, en cela qu’il intéresse et offre des prestations de la monnaie qui est une marchandise comme une autre, par diverses couches de la société, simples citoyens, commerçants, ou opérateurs économiques ».

Ce marché  s’est développé et s’est confortablement et durablement  installé dans la sphère économique notamment grâce à une économie basée sur les importations qui  a profité aux opérateurs, versant dans cette activité. Néanmoins, la situation économique actuelle et l’orientation que veulent lui donner les pouvoirs publics, suite au Hirak, entre autres, l’intégration de ce marché dans le circuit légal, pour capter la manne qui échappe au contrôle.

Notre interlocuteur dira à ce propos que « le marché informel est en train de se rapprocher du taux de change officiel, le marché monétaire officiel est actuellement en train de s’ajuster vis-à-vis des agrégats économiques pour plusieurs raisons. D’abord, les réserves de change qui se tarissent, les recettes fiscales pétrolières réduites  au regard de la baisse des exportations des hydrocarbures et la politique protectionniste prônée par le gouvernement, sans parler de la volonté de contrecarrer la liberté du marché informel pour l’insérer dans la sphère formelle».

Pour ce qui est du revirement du ministre de l’Industrie, s’agissant de l’importation des véhicules d’occasion de moins de trois ans en le liant au marché informel, via lequel, les importations de voitures  seront financées, M. Meddah nous a expliqué que «contrairement au marché officiel, le marché informel de la devise dispose d’une large capacité de ressources diversifiées (qu’elles soient tolérées comme les pensions de retraite, ou non tolérées comme les surfacturations etc. ) et il alimente aussi un espace très large de demandeurs (c’est un marché qui est sollicité en permanence)».

En soulignant que «dans ce contexte, le marché informel reste un espace très dynamique, très compétitif sur le plan temps et coûts d’opportunité, il est aussi très lucratif pour le compte des offreurs de financement. Il est également sollicité par les opérateurs et les commerçants importateurs, qui, souvent, sous-déclarent leurs importations pour minimiser leurs coûts d’approche et de dédouanement».

Ainsi, l’expert a ajouté que «l’ouverture vers une importation directe et libre des véhicules de moins de trois an, impliquera de facto et directement cet espace informel de la devise, par une demande effective très importante et qui impactera une hausse du cours, sachant qu’entre autres que le cours officiel est en train de s’ajuster pour se rapprocher de l’informel afin de rétrécir le cap qui existe entre les deux espace et de sortir avec un cours moyen supportable par les autres parties».

Notre interlocuteur a précisé que «cependant, ce marché informel de la devise doit impérativement se conformer aux règles du marché officiel à travers son intégration au sein du système bancarisée et inclusif, tout en adoptant un cours qui ne soit ni trop bas (avec un risque d’absorption des valeurs en cours) ni trop haut (qui ne sera plus soutenable par le pouvoir d’achat) ».

En estimant qu’ «à travers la situation actuelle délicate et critique, une telle ouverture vers de nouvelles niches d’importation pourra faire basculer la donne vers une orientation très désavantageuse, car un marché de la devise est comme un marché des marchandises qui implique des agents économiques qui ne sont pas spécialistes du secteur monétaire, mais qui, à travers leurs activités, la politique monétaire se retrouve implicitement concernée».

Notre interlocuteur a conclu en indiquant que «le marché informel de la devise a besoin de s’approvisionner sur des ressources pour répondre à des demandes en emplois, qui, à force d’une influence qui ne sera pas forcément maitrisée, finiront par s’éparpiller sur d’autres zones improductives et très coûteuses au détriment des agrégats vitaux de toute la scène économique »

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