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“L’approche de développement centralisée prônée par les pouvoirs publics est limitée”

Dr.Mohamed Achir

Le Dr Mohamed Achir, Enseignant-chercheur en économie à l’Université de Tizi-Ouzou, analyse ? Dans cet entretien, la situation économique et financière du pays. Il revient également sur les dernières mesures prises par le gouvernement pour relancer l’économie nationale en berne et aggravée par la crise sanitaire.

« Ce qui fait défaut, c’est le déficit dans la clarté et la planification ordonnée d’une stratégie nationale de croissance et développement susceptible de diversifier l’économie nationale et de la faire sortir de sa dépendance chronique vis-à-vis des hydrocarbures. »

Entretien réalisé par Fatma H

Maghreb Info : Que pensez-vous de la situation économique actuelle ?

Docteur Mohamed Achir : La situation économique du pays est pour le moins qu’on puisse dire très difficile. L’économie algérienne a reçu un double choc à la fin du premier trimestre de cette année à savoir la crise sanitaire mondiale inédite de la pandémie de la Covid-19 et la dégringolade sans précédent des cours du pétrole. Il faut souligner que l’allure baissière des capacités financières du pays a été enclenchée depuis la chute des cours du pétrole enregistrée depuis le deuxième semestre de l’année 2014. De 2014 à nos jours,  nous avons dépensé l’intégralité du solde du fonds de régulation des recettes (FRR) et puisé 150 milliards de dollars dans les réserves de change pour régler les importations. Rajoutant à cela, un financement monétaire  non conventionnel de 6.500 milliards de dinars pour combler le déficit budgétaire et racheter les créances des banques publiques et du FNI. Les positions financières intérieures et extérieures du pays sont aujourd’hui plus que jamais difficiles avec un déficit budgétaire de -16% du PIB et un déficit de la balance des paiements de -18 % du PIB. Le solde des  réserves de change ne couvrirait que quelque 14 mois d’importations.

Des mesures ont été prises par le gouvernement pour dynamiser les secteurs stratégiques comme celui de l’énergie renouvelable, que faut-il faire dans ce sens, selon vous ?

Effectivement, le gouvernement a relancé plusieurs actions dans le cadre de son  plan de relance économique et sociale. L’exploitation des ressources des mines et carrières, l’agriculture saharienne, les énergies renouvelables, les start-up…. De louables initiatives, mais ce qui fait défaut à mon humble avis, c’est le déficit dans la clarté et la planification ordonnée d’une stratégie nationale de croissance et développement susceptible de diversifier l’économie nationale et de la faire sortir de sa dépendance chronique vis-à-vis des hydrocarbures. A titre d’exemple, le programme concernant les énergies renouvelables   n’est pas vraiment intégré dans une stratégie notionnelle structurelle et intersectorielle. Nous n’avons pas réellement une politique énergétique claire pour pouvoir réussir une transition énergétique, à travers notamment  l’économie d’énergie et le développement des énergies renouvelables. Les ménages, le transport, les entreprises, les collectivités locales,  l’agriculture, le bâtiment etc. doivent être intégréé dans une stratégie nationale ordonnée, cordonnée et programmée dans le temps.

 Les banques ont toujours été considérées comme des caisses dévoyées de leur mission, que faut-il changer pour qu’elles soient un partenaire essentiel dans le nouveau modèle économique que prône le gouvernement ?

Effectivement, le système bancaire algérien ne participe pas efficacement dans la mobilisation de l’épargne et le financement de l’économie. Les banques commerciales sont très limitées dans leur mission et on les a qualifiées même de simples comptoirs de dépôt. Je pense que fondamentalement, il est impératif de réformer le système bancaire algérien (SBA) en commençant par redonner l’autonomie à la Banque d’Algérie et libérer la commercialité des banques publiques. La loi 90-10 relative à la monnaie et au crédit, modifiée et complétée par la loi 03-11 de l’année 2003, a instauré une certaine commercialité bancaire et introduit des principes universels de la pratique et gestion bancaire, mais les interférences des gouvernements successifs et l’instrumentalisation des  banques publiques en les considérant  comme des caisses, ont contribué à les dévier de leurs missions et de l’orthodoxie bancaire.  En tout cas, il faut réformer autant le contenu que le contenant du SBA. Autrement dit, il ne suffit pas de créer de nouvelles banques, mais de moderniser celles qui sont déjà sur la place en leur permettant à travers une réglementation souple d’agir dans un environnement concurrentiel et de s’ouvrir à la finance internationale. Il faudrait également penser à une certaine innovation susceptible de faire de l’inclusion financière et d’améliorer le taux de bancarisation pour capter une partie des fonds qui circulent dans l’informel.  Il est souhaitable que la contrainte de l’Etat soit modulée  intelligemment pour réorienter l’argent du commerce informel  dans l’investissement productif. Mais, bien entendu, il faut assainir l’économie  et réprimer l’argent des milieux mafieux.

Il y a un intérêt soutenu pour les start-up, sur lesquelles on mise en associant l’université à travers des conventions pour la création de projets innovants et participer à l’effort de gestion et de construction, que faut-il faire pour atteindre cet objectif, sachant qu’une telle démarche nécessite des moyens matériels et humains et surtout des plans de charge ?

Les start-up nécessitent avant tout un environnement entrepreneurial attractif et adéquat. Elles nécessitent également  un écosystème intégré tiré par des partenariats stratégiques entre  les universités, le système national de recherche et d’innovation et les entreprises.  Le mode de financement des start-up est aussi spécifique. En effet, ce sont les sociétés de capital-investissement qui sont les mieux adaptées pour financer les projets innovants des start-up ou des jeunes porteurs de projets de la phase de conception jusqu’à leur croissance et développement, voire leur transmission en Bourse.  La loi 06-11 du 24 juin 2006 relative à la société de capital investissement nécessite une modification pour encourager la création  de sociétés du capital–risque notamment et introduire des mesures incitatives et facilitatrices dans le financement des start-up. Comme il est important de multiplier le nombre des incubateurs aux niveaux des universités et des grandes entreprises pour les rendre comme des viviers ou des pépinières de lancement des jeunes entreprises.

Qu’en est-il des PME qui semblent avoir été mises de côté alors que les années précédentes, elles étaient au cœur des priorités des gouvernements successifs ?  

Il y a une carence dans le tissu économique productif  national. Selon le bulletin statistique des PME du ministère de l’Industrie, publié en novembre 2019,   on compte  à la fin du 1er  semestre de l’année 2019, 1.171 .45 entreprises qui activent principalement dans les services, l’artisanat et le BTPH, et seulement 8,71% sont des PME à caractère industriel. Dans cette population d’entreprises, on dénombre  113.678.797 TPE soit 97% et seulement 4.688 moyenne entreprises (PME) c’est-à-dire celles qui emploient de 50 à 249 employés. Cela confirme effectivement, le retard dont souffre l’économie algérienne en matière de PME d’autant plus que c’est cette catégorie d’entreprise qui crée  facilement la richesse et l‘emploi.

Le gouvernement considère ce qu’on appelle les zones d’ombre, longtemps négligées dans les programmes économiques, une priorité. Va-t-on s’attendre, à votre avis, à une réelle relance qui va reconfigurer le paysage économique national ?

Je pense que c’est une question de désarticulation du modèle de développement  économique algérien et de disparités territoriales. Cela veut dire que c’est le modèle de développement qu’il faut réformer en passant par une véritable décentralisation et une approche territoriale du développement intégré.  Est-il juste de constater 15.000 zones d’ombre en Algérie, après que l’Etat a dépensé des centaines de milliards de dollars, depuis l’année 2000 notamment, dans le développement des infrastructures de base ?  Bien entendu, la corruption, la bureaucratie, la médiocrité etc. sont des fléaux qui ont aggravé les déséquilibres en développement et la marginalisation des populations des zones déshéritées. Mais globalement, l’approche de développement centralisée prônée par les pouvoirs publics est limitée. Il ne suffit pas de distribuer de l’argent aux collectivités locales et aux entités déconcentrées de l’Etat. Il est temps de faire un vrai diagnostic territorial et d’adopter une approche inclusive et participative dans le développement local. C’est à travers cette approche qui sera à même d’identifier les leviers de création de richesse et d’emploi, en plus des infrastructures nécessaires au bien-être des citoyens.

Les entreprises publiques continueront à être soutenues, selon le Premier ministre, à la condition d’une bonne gouvernance alors qu’elles ont bénéficié de plans de redressement répétitifs sans effet sur leur performance, elles sont constamment déficitaires, est-ce qu’il n’ y a pas lieu de réfléchir à une privatisation rationnelle, ou à une autre démarche, au lieu de procéder à leur sauvetage budgétivore et perpétuel ?

Je pense qu’on ne peut pas voiler l’inefficacité et les contre-performances de l’Etat et ses différents organes de gestion des capitaux du secteur public marchand. Les  entreprises publiques économiques souffrent certes sur le plan endogène  d’une gestion inefficiente,  mais parce qu’elles ont également évolué dans un environnement instable au plan juridique, politique, social et économique. Faut-il rappeler que la décennie des années 1970 a été au moins marquée par une certaine clarté de la stratégie nationale dite des industries industrialisantes dans laquelle les entreprises publiques économique (EPE) ont été considérées comme un lieu de création de richesse et de redistribution des revenus en conformité avec la politique sociale de l’Etat et de ses plans économiques de développement national. Mais les années 1980 ont vu une restructuration hasardeuse, voire une déstructuration du tissu industriel, à travers un émiettement qui a fait perdre aux grandes sociétés nationales leur expérience en savoir-faire et en maîtrise des coûts. La loi de 1988 a marqué une nouvelle approche dans la gestion des EPE, en leur accordant une certaine autonomie juridique et financière et la création des sociétés de participation pour gérer les capitaux marchands de l’Etat, mais sans pour autant instaurer une nouvelle culture managériale dans les faits. Le problème réside en fait dans la séparation des champs d’intervention entre l’Etat propriétaire unique des capitaux et la fonction  managériale des entreprises.   En tout cas, même le recours aux holdings en 1996 n’a pas contribué  à améliorer la situation des EPE surtout affectées par la dévaluation du dinar algérien, un niveau d’endettement et des créances important. Les restructurations récurrentes ne sont pas également à la hauteur des effets escomptés. C’est pourquoi  aujourd’hui il faut faire un diagnostic général et l’audit du secteur public marchand afin d’élaborer une stratégie nationale dans laquelle sera définit clairement  le rôle régulateur de l’Etat et la gestion de ses capitaux marchands. C’est une question de gouvernance économique, voire  politique qui nécessite un débat inclusif et des assises nationales. Tout effort de financement de la part de l’Etat doit répondre à une stratégie claire et à un business plan des EPE.

En tout cas, l’Etat est dans une contrainte budgétaire sans précédent, la loi de finances pour 2021 prévoit un déficit budgétaire à -2700 milliards de dinars. Avec la dégradation de ses positions financières intérieures et extérieurs, surtout la baisse continuelle des liquidités monétaires et des réserves de change, les marges de financement sont vraiment très étroites. C’est pourquoi, il faut faire preuve d’innovation financière dans le système bancaire et financier algérien (SBFA) et redynamiser le marché financier ou la Bourse d’Alger à travers l’ouverture du capital des entreprises publiques et la modernisation de leur management

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