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Le choc de la conquête et la ville réinventée…

Les vies de Ketchaoua

L’histoire d’une difficile réappropriation

C’était le 2 novembre 1962, et c’est le journal al-Chaâb qui raconte : « Ben Bella et Ferhat Abbas ont assisté ainsi qu’un millier de fidèles à la prière du vendredi célébrée pour la 1re fois depuis 132 ans à la mosquée Ketchaoua ».2 L’ancienne église Saint-Philippe, élevée au rang de cathédrale en 1838, redevient ainsi une mosquée. La photographie représente shaykh Brahimi — avant qu’il ne conduise la prière —, le colonel Boumediene, Ben Bella, et Khider en rang dans la cathédrale-mosquée curieusement assis sur des chaises, une bizarrerie qui témoigne que la transition d’une fonction à l’autre — de l’église à la mosquée —, est encore en cours. On apprend qu’une réunion a précédé la prière, au Palais Bruce [Dar Hassan Pacha], où étaient également présents le ministère des Habous, Tewfik Madani, et le grand muphti de Jérusalem Amin Hussein. Le secrétaire général de la commission de l’enseignement des Ouléma, Hamlaoui Hali y a récité un poème en l’honneur des martyrs, et Moufdi Zakaria un poème sur la révolution. Tewfik Madani aurait déclaré : « Le peuple algérien est un peuple musulman et musulman avant tout ». Et d’ajouter, en faisant référence à la prise de la mosquée par les Français après la conquête de 1830 :

 « Je remets à la communauté musulmane cette mosquée dans laquelle 309 fidèles, hommes et femmes avaient préféré mourir avant qu’elle ne fut prise par les conquérants, afin de la garder à l’islam. » Il assure également que toutes les mosquées seraient rendues au culte musulman et que trois jours de prières seraient dites à Ketchaoua en l’honneur des martyrs.

· Restitution de la place des martyrs et de la mosquée Kecthaoua aux habitants d’Alger  :

En avril 2018 à deux pas de là, la Place des Martyrs a été restituée aux habitants de la capitale. Depuis des années, les travaux de construction d’une nouvelle station de métro en avaient rendu l’accès impossible. La découverte de vestiges dans le sous-sol, leur étude et protection, puis le projet de création d’une station de métro-musée a considérablement retardé la fin des travaux. Le chantier avait commencé en 2011, après l’inauguration du premier tronçon du métro le 31 octobre. En achetant mon premier ticket, je pensais très fort à mon oncle Mario. Chilien, il était venu en Algérie  dans les années 1980 à partir de l’Union soviétique, pour construire ce métro. Il avait rencontré ma tante, et n’avait plus quitté le pays jusqu’aux menaces islamistes des années 1990. Les travaux étaient alors arrêtés et le métro d’Alger était devenu une blague proverbiale pour désigner quelque chose qui jamais n’arrive.

En avril dernier, l’inauguration de la place et celle de la mosquée Ketchaoua, entièrement restaurée et consolidée avec l’aide de la Turquie, ont eu lieu le même jour : le président Bouteflika en fauteuil roulant a été conduit du parvis de la mosquée aux rames du métro3  Sur la place désormais réouverte à la circulation, on se promène dans un jardin et on retrouve avec plaisir la perspective vers la mer et la vue sur les façades d’immeubles. Une ouverture permet aux passants de plonger le regard vers le chantier de fouille. Un dallage ancien, et quelques carreaux de céramique donnent le frisson : il s’agit en effet du sol de la mosquée Sayyida, l’une des premières à avoir été détruites après la conquête de 1830, avant même que les cartographes et les savants français ne se mettent au travail pour documenter le tissus de la ville. Même les images en sont rares, et elle a acquis une dimension un peu mythique. Or tout à coup, on la voit…

· Retour sur une négociation difficile :

Le 27 octobre 1962, il est aussi question de la mosquée Ketchaoua. Dans l’après-midi, le président Ben Bella reçoit Jean-Marcel Jeanneney, nouvel ambassadeur de la France en Algérie. Le contenu des discussions nous est connu par le compte rendu que fait Jeanneney à sa hiérarchie ; on n’en connaît pas de compte rendu algérien.4

Ce jour-là, la discussion porte sur les conditions du transfert de propriétés d’un État à l’autre, et des tensions qui en résultent. Jeanneney reproche aux  Algériens le principe selon lequel « le transfert des immeubles de l’État en Algérie s’est trouvé opéré de plein droit, dès le jour de l’Indépendance, aux autorités algériennes ». Il exige donc certaines restitutions. Évoquant la doctrine appliquée dans d’autres pays devenus indépendants et les accords d’Evian, il souhaite un accord domanial entre les deux pays pour régler la propriété des immeubles étatiques. L’ambassadeur entend protester en particulier contre deux « faits accomplis ». L’un d’entre eux date du jour-même, et concerne l’immeuble de la radio-télévision à Alger : le bâtiment de la radio-télévision a été occupé à la fin du mois d’août par des hommes de la wilaya 4, et Khaled Safer vient d’être nommé directeur par interim par le ministère de l’information du gouvernement algérien.

· Le second concerne la cathédrale d’Alger. Jeanneney argumente :

« Nous savons que Monseigneur Duval est disposé à restituer ce bâtiment du culte catholique construit sur une ancienne mosquée.

Le gouvernement français n’en estime pas moins que les formes juridiques doivent être observées et qu’aussi il doit être tenu compte des considérations sentimentales eu égard au catholicisme de la plupart des Français d’Algérie. Certes, en règle générale, les églises sont du domaine communal, mais la cathédrale d’Alger est du domaine de l’État. Le gouvernement français devait donc être saisi. » Mais au delà du droit, le facteur irritant pour les autorités françaises est que cette cathédrale puisse être utilisée dans le cadre des célébrations nationales du 1er novembre de l’année 1962 : « Il aurait sans doute admis qu’un transfert par priorité pouvait être envisagé. Or, il n’en a pas été ainsi. Bien plus, nous avons entendu dire que la fête nationale comporterait le 1er novembre une cérémonie dans cette cathédrale. Cette utilisation d’un lieu du culte catholique, immeuble français, pour une célébration politique constituerait un geste hautement déplaisant à l’égard de la France et des ressortissants français. » Ici on voit bien les enjeux symboliques, et les complications du droit durant la période coloniale. Malgré la séparation des églises et de l’état, les lieux de culte religieux chrétiens ont toujours été considérés comme liés à la souveraineté française (dans le même temps d’ailleurs que le contrôle étatique sur le culte musulman était aussi une affirmation de domination).

De son côté, Ben Bella rappelle qu’il discute directement avec Monseigneur Duval, archevêque d’Alger, depuis longtemps ; que le cérémonial originellement prévu pour le 1er novembre dans la cathédrale a été supprimé au profit d’une simple prière avec un prêche de l’imam ; qu’il ne devrait pas appartenir à l’état français de se préoccuper de l’affaire. La date du 15 novembre proposée par Jeanneney pour ouvrir les discussions est trop tardive, dit Ben Bella qui insiste sur l’urgence. « Nous sommes un peuple jeune, réaliste, pressé, qui n’aime pas les arguties juridiques », lui fait dire Jeanneney, d’autant que les troupes de l’ALN sont encore installée de façon précaire pendant que l’armée française bénéficie d’installation confortable. (Dans une parenthèse de ce document confidentiel, Jeanneney reconnaît à ses supérieurs que le dossier sur la radio lui a été demandé par le président de l’Exécutif provisoire, Abderahmane Farès au mois d’août, et que les services français n’ont remis, en octobre seulement, qu’un document de deux pages.) Selon ce compte rendu français, aucun des deux hommes ne fait explicitement référence à 1830, à l’acte de capitulation d’Alger du 5 juillet, ou à la conversion-transformation-destruction de mosquée Ketchaoua en cathédrale Saint-Philippe, dans les années 1830. Et pourtant, malgré ce silence, 1830 est partout dans la discussion de 1962 autour de la restitution de la mosquée-cathédrale Ketchaoua.

…..a suivre

Part 1

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